Saint Athanase contre les Païens (III)

« L’esprit humain avait à peine commencé à s’éloigner de Dieu, quand les hommes, s’enfonçant dans leurs pensées et leurs raisonnements, rendirent les honneurs divins d’abord au ciel, au soleil, à la lune et aux astres ; ils les considéraient non seulement comme des dieux, mais comme la cause de tous les autres êtres qu’ils voyaient parmi eux. Puis, continuant à descendre dans leurs raisonnements ténébreux, ils ont appelé dieux l’éther, l’air et les êtres aériens (cf. Jer., X, 2 ; Sag., XIII, 2). Progressant encore dans le mal, ils ont chanté comme des dieux les éléments, et les principes de la constitution des corps, le chaud et le froid, le sec et l’humide. De même que ceux qui sont tombés très bas se traînent à terre comme des limaçons sur le sol, ainsi les hommes les plus impies, s’éloignant, de chute en chute, de la pensée de Dieu, ont fini par mettre au rang des dieux des hommes et des images humaines, les uns dès leur vie, les autres après leur mort. Mais ils eurent des desseins et des pensées pires encore, et désormais c’est à des pierres et à du bois, à des reptiles aquatiques ou terrestres, à des animaux féroces sans raison, qu’ils ont donné la divine et transcendante appellation de Dieu ; ils leurs accordent tous les honneurs divins, et se détournent du Dieu véritable, qui est réellement, le Père du Christ. Et si l’audace de ces insensés s’était arrêtée là, et qu’ils n’étaient pas allés plus loin encore, pour se souiller dans l’impiété !

Car certains sont descendus si bas dans leurs pensées, et ont tellement obscurci leur esprit, qu’ils ont inventé des êtres qui n’existent absolument pas et qu’on ne voit pas dans la création, pour en faire des dieux. Mêlant les êtres raisonnables aux êtres sans raison, et liant ensemble des natures dissemblables, ils les honorent comme des dieux : tels sont chez les Égyptiens, les dieux à tête de chien, de serpent ou d’âne, et chez les Libyens Ammon, le dieu à tête de bélier. D’autres ont isolé les différentes parties du corps, la tête, l’épaule, la main, le pied, pour les mettre au rang des dieux, et leur rendre les honneurs divins, comme s’ils ne se contentaient pas de rendre un culte au corps dans son ensemble. D’autres, allant plus loin dans leur impiété, ont divinisé ce qui avait été le prétexte de leur invention et de leur méchanceté, le plaisir et le désir, et ils les adorent : tels sont chez eux l’Éros, et l’Aphrodite de Paphos. Certains, comme s’ils voulaient rivaliser avec les plus méchants, ont eu l’audace de mettre au rang des dieux les princes et leurs enfants, soit par vénération pour ces princes, soit par crainte de leur tyrannie : ainsi chez les Grecs le célèbre Zeus de Crète, et Hermès en Arcadie ; chez les Indiens Dionysios, chez les Égyptiens Isis, Osiris et Horus, et de nos jours Antinoüs, le mignon de l’empereur romain Hadrien ; ils savent bien que c’était un homme, et un homme peu respectable, et rempli de débauches, et pourtant ils le vénèrent par crainte du maître. C’est au cours d’un séjour d’Hadrien en Égypte que mourut Antinoüs, le serviteur de ses voluptés ; et l’empereur ordonna qu’on lui rendit un culte : même après sa mort, il restait épris du jeune homme, fournissant à la fois un grief contre lui-même, et la preuve que toute l’idolâtrie n’a pas d’autre origine que la passion de ceux qui l’imaginèrent, comme la Sagesse de Dieu en témoigne quand elle dit : « Le principe de la fornication est l’invention des idoles » (Sag., XIV, 12).

Et ne va pas t’étonner et penser que ce que je dis là n’est pas croyable, puisque cela s’est passé il n’y a pas bien longtemps, et que peut-être actuellement encore, le Sénat romain met par décret au nombre des dieux les empereurs qui ont régné dès le début, ou du moins ceux qu’il lui plaît et qu’il en juge dignes, et il décide qu’il faut les honorer comme des dieux. Mais ceux qu’ils ont en aversion, ils les traitent en ennemis, et reconnaissant leur nature, ils les appellent des hommes ; quant à ceux qui leur plaisent, ils ordonnent de leur rendre un culte à cause de leur vertu, comme s’ils pouvaient d’autorité en faire des dieux, alors qu’ils sont eux-mêmes des hommes, et ne nient pas qu’ils soient mortels. Il faudrait que ceux qui font des dieux soient, eux aussi, et plus encore, des dieux, car l’ouvrier doit être supérieur à son œuvre, celui qui juge a nécessairement autorité sur celui qui est juge, et celui qui donne ne fait des largesses qu’avec son bien ; c’est ainsi assurément qu’un roi fait des largesses avec ce qu’il a, et qu’il est plus fort et plus grand que ceux qui les reçoivent. Puis donc qu’ils déclarent dieux ceux qu’ils veulent, il faudrait qu’ils commencent par être dieux eux-mêmes. Mais il est vraiment admirable que, mourant comme des hommes, ils prouvent ainsi que le verdict qu’ils ont porté sur les êtres qu’ils divinisent, est un mensonge.

Cette habitude n’est pas récente, et n’a pas commencé avec le sénat romain, mais depuis longtemps elle était connue et pratiquée pour inventer les idoles. C’est ainsi que les dieux autrefois célèbres chez les Grecs, Zeus, Poséidon, Apollon, Héphaïstos, Hermès, et parmi les divinités féminines, Héra, Déméter, Athéna, Artémis, c’est Thésée, dont parle l’histoire grecque, qui a décidé et ordonné de les appeler dieux. Ceux qui ont donné ces ordres, quand ils meurent comme des hommes, on les pleure ; mais ceux qui ont été l’objet de ces ordres, on les adore comme des dieux. Quelle contradiction et quelle folie ! Ils connaissent celui qui a donné ces ordres, et ils honorent plus que lui ceux qui en ont été l’objet. Et plût au ciel que leur manie des idoles s’en fut tenue aux hommes, et qu’ils n’aient pas étendu aux femmes l’appellation de dieu ! Ainsi les femmes, qui n’est même pas sans danger d’appeler aux assemblées pour les faire délibérer sur les affaires publiques, reçoivent les honneurs divins du culte et de la vénération : par exemple, celle que Thésée a ordonné d’adorer, et dont j’ai parlé plus haut, chez les Égyptiens, Isis, Coré, Néotéra, et chez d’autres Aphrodite. Quand aux autres, j’estime qu’il ne convient pas de donner même leurs noms, tellement ces noms sont ridicules.

Beaucoup de gens, non seulement autrefois, mais même de notre temps, avaient perdu des êtres chers, leurs frères, leurs parents, leurs épouses, beaucoup de femmes avaient perdu leur mari ; bien que la nature leur démontrât que c’étaient des hommes mortels, dans leur grand deuil cependant, ils les firent peindre et dressèrent leur image à qui ils offrirent des sacrifices ; puis ceux qui vinrent après, à cause de cette image et de l’habileté de l’artiste, les honorèrent comme des dieux, et c’étaient là un sentiment qui n’était pas naturel. Ceux que leurs parents avaient pleurés parce qu’ils n’étaient pas des dieux, – car s’ils les avaient tenus pour des dieux, ils ne se seraient pas lamentés sur leur perte ; et précisément parce que loin de penser qu’ils fussent des dieux, ils croyaient disparus à jamais, ils les faisaient représenter en image pour se consoler de leur perte en voyant l’apparence de cette image, – et cependant c’est à ceux-là que ces insensés adressent des prières comme à des dieux, et qu’ils rendent les honneurs dus au Dieu véritable. Encore aujourd’hui, en Égypte, on célèbre par des mystères le deuil de la perte d’Osiris, d’Horus, de Typhon, et d’autres. À Dodone, les boucliers de bronze, et en Crète, les Corybantes sont la preuve que Zeus n’était pas un dieu, mais un homme, et encore né d’un père cannibale. Et l’admirable, c’est de voir celui qui passait pour si sage chez les Grecs, qui se glorifiait tant d’avoir médité sur Dieu, Platon, s’en aller au Pirée avec Socrate, pour adorer une Artémis, œuvre de l’art d’un homme !

Toute cette folie des idoles, l’Écriture l’avait prédite autrefois, et depuis longtemps, quand elle disait : « L’idée de faire des idoles fut le principe de la fornication, et leur invention la perte de la vie. Il n’y en avait pas à l’origine, et il n’y en aura pas toujours. C’est par la vanité des hommes qu’elles sont entrées dans le monde, aussi leur fin prochaine a-t-elle été décidée. Un père accablé par une douleur prématurée a façonné l’image d’un enfant qui lui a été trop tôt enlevé, et cet être humain qui était mort, il l’honore comme s’il était vivant, et il a institué pour ses serviteurs des mystères et des initiations. Ensuite cette coutume impie, s’affermissant avec le temps, a été observée comme une loi. Sur l’ordre des tyrans on adora des statues ; ceux que les hommes ne pouvaient honorer en face, parce qu’ils habitaient trop loin, on se représentait leur lointaine figure, on se façonnait une image visible du roi vénéré, pour flatter avec empressement l’absent comme s’il eût été présent. Et pour l’extension de cette superstition, l’ambition de l’artiste y poussa ceux qui ne la connaissaient pas ; celui-ci en effet, voulant peut-être plaire au prince, s’efforça par son art de rendre au mieux la ressemblance ; et la foule, attirée par l’élégance de l’œuvre, regarda comme une divinité celui qui peu auparavant était honoré comme un homme. Et cela fut pour leur vie une embûche, que les hommes, asservis à l’infortune ou à la tyrannie, aient donné à la pierre ou au bois le nom incommunicable » (Sag., XIV, 12-21). C’est donc ainsi qu’au témoignage de l’Écriture a commencé et a été imaginée chez les hommes l’invention des idoles ; il est temps maintenant de t’en montrer la réfutation, moins en prenant des arguments au dehors qu’en les tirant de ce que pensent des idoles les païens eux-mêmes.

Saint Athanase le Grand (296/298-373), évêque d’Alexandrie, Docteur et Père de l’Église, Contra gentes, Sources Chrétiennes 18, pages 124-132.

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