Saint Denys l’Aréopagite sur la Hiérarchie céleste (I)

Vu que cette œuvre est considérée par beaucoup avec méfiance, nous nous permettons d’apporter en préambule deux appréciations sur celle-ci :

« Le saint et habile théologien, Denys l’Aréopagite, affirme que la théologie, c’est-à-dire l’Écriture Sainte, nomme, en tout neuf ordres d’esprits célestes. » Saint Jean Damascène, De fide orthodoxa, livre I, chapitre 12.

« Saint Denys l’Aréopagite, évêque d’Athènes, a été loué par le pape Grégoire, qui le nomme ancien et vénérable Père et docteur. Il fut contemporain des apôtres, et il est cité au livre des Actes. C’est pourquoi, les glorieux pontifes, nos prédécesseurs, ont confirmé, dans les divers conciles, la vérité de ses enseignements touchant le culte des images. » Le pape Adrien Ier, lettre à Charlemagne, citée dans les Sacrosancta Concilia de Labbe-Cossart, septième tome.

De plus, le docteur commun, saint Thomas d’Aquin, a eu recours aux textes de Saint Denys plus de 1700 fois.

« Tout don excellent, toute donation parfaite vient d’en haut et descend du Père des lumières (Jac., I, 17). Mais toute procession qui, sous la motion du Père, révèle sa Lumière, lorsqu’elle nous visite généreusement, en retour, à titre de puissance unifiante, suscite notre tension vers le haut et nous convertit à l’unité et à la simplicité déifiante du Père rassembleur. Car tout est de Lui et pour Lui (Rom., XI, 36), comme dit la sainte Parole.

C’est pourquoi, ayant invoqué Jésus, la Lumière du Père, celle qui est, la véritable, qui éclaire tout homme venant dans le monde (Jo., I, 9), par quoi nous avons eu accès au Père qui est la Lumière primordiale, élevons nos regards, autant que nous le pouvons, vers les illuminations des Dits très saints que nous ont transmises nos pères et, dans la mesure de nos forces, initions-nous aux hiérarchies des esprits célestes, que nous ont symboliquement révélées ces Dits pour notre élévation – et, ayant accueilli du ferme regard immatériel de notre esprit le don de lumière fondamental et supra-fondamental venant du Père théarchique, qui nous révèle en symboles figurés les très bienheureuses hiérarchies angéliques, en retour élevons-nous à partir de ce don vers le rayon simple de la Lumière elle-même. Car Elle ne déchoit jamais de sa propre unité singulière, mais, lorsqu’Elle se multiplie comme il convient à sa bonté et s’avance pour assurer à ceux sur qui veille sa Providence une constitution qui les élève et les unifie. Elle demeure fermement au-dedans d’elle-même, s’étant fixée de façon stable dans une immobile mêmeté, et Elle élève à la mesure de leurs forces ceux qui regardent vers Elle comme il est permis de le faire, et les unifie selon son pouvoir unitif et simplifiant. Et il est, en effet, impossible que le rayon théarchique nous illumine autrement que s’il se dissimule, pour notre élévation, sous la bigarrure des voiles sacrés et qu’une Providence paternelle l’accommode aux convenances propres de notre nature.

C’est pourquoi, en ce qui concerne aussi notre très sainte hiérarchie, le Principe initiateur qui institua les rites sacrés – l’ayant jugée digne d’imiter de façon supra-mondaine les hiérarchies célestes et ayant présenté les dites hiérarchies immatérielles sous une bigarrure de figures matérielles et de compositions aptes à leur donner forme – nous a livré cette tradition afin que, dans la mesure où nous leur sommes proportionnés, nous soyons, à partir de ces très saintes fictions, élevés aux élévations et assimilations simples et sans figure car notre esprit ne saurait se hausser à cette imitation et contemplation immatérielle des hiérarchies céleste à moins d’y être conduit par des images matérielles convenant à sa nature, en sorte qu’il considère les beautés apparentes comme des copies de la beauté inapparente, les parfums sensibles comme des figures de la diffusion intelligible et les lumières matérielles comme des images du don de lumière immatériel, en sorte que les détours dont usent les enseignements sacrés représentent pour lui la plénitude de contemplation selon l’esprit, l’ordre des dispositions d’ici-bas l’habitus adapté aux réalités divines et ordonné, la réception de la très sainte Eucharistie la participation à Jésus, de façon qu’il sache que tous les autres dons, transmis aux essences célestes sur un mode supra-mondain, nous ont été livrés, à nous, en forme de symboles. Ainsi – lorsque, en vue de cette déification proportionnée à nos aptitudes, le Principe initiateur, dans son amour pour les hommes, tout à la fois nous a révélé les hiérarchies célestes et a institué notre propre hiérarchie, pour qu’elle participât au même sacerdoce qu’elles par son assimilation, selon les moyens humains, à leur saint ministère déiforme – c’est par des images sensibles qu’Il a représenté les esprits supra-célestes, dans les compositions sacrées que nous offrent les Dits, afin de nous élever, par l’entremise des sensibles, jusqu’aux intelligibles et, à partir des symboles qui figurent le sacré, jusqu’aux simples cimes des hiérarchies célestes.

Il faut donc, je crois, exposer d’abord ce que nous croyons être le but de toute hiérarchie et le profit que chacune procure à ses membres – à partir de là célébrer les hiérarchies célestes selon ce que les Dits révèlent d’elles – et montrer ensuite sous quelles images sacrées les saintes Écritures qui rapportent les Dits figurent les dispositions célestes, et à quelle simplicité nous devons nous élever par le moyen des figures pour n’avoir pas l’impiété de croire nous aussi, comme la foule, que les esprits célestes et déiformes soient pourvus d’un grand nombre de pieds et de visages, qu’ils se modèlent sur la stupidité bovine ou la férocité léonine et qu’ils aient reçu forme d’aigles au bec incurvé ou de volatiles au plumage hirsute, pour ne pas les imaginer non plus comme des roues incandescentes sur le ciel, des trônes matériels disposés pour servir de coucher à la Théarchie, des chevaux multi-colores, des chefs de guerre porteurs de lances, et sous toutes ces autres images que nous ont transmises les Dits, selon de saintes fictions, dans la bigarrure de symboles chargés de signification. C’est de la façon la plus simple, en effet, que la Parole de Dieu a usé de très saintes fictions poétiques pour les appliquer aux esprits sans figure, ayant tenu compte, comme on l’a dit, du caractère de notre esprit, ayant pris soin de lui ménager une élévation appropriée à sa nature et ayant façonné pour lui les Écritures saintes destinées à cette élévation.

Mais si – tout en trouvant bon d’admettre les saintes compositions puisque les réalités simples qu’elles représentent sont en elles-mêmes inconnues et échappent à notre regard – on juge cependant déraisonnables les images qu’appliquent les Dits aux esprits saints et, pour ainsi parler, toute cette abrupte mise en scène des noms angéliques, et qu’on prétende que les porte-parole de Dieu auraient dû, lorsqu’ils ont décidé de corporaliser des êtres parfaitement incorporels, les figurer et les manifester par des imageries appropriées et, autant que possible, de même nature qu’eux, à partir des essences qui sont le plus en honneur parmi nous, incorporelles d’une certaine façon et élevées au-dessus des autres, au lieu d’appliquer à la simplicité des êtres célestes et déiformes les multiples figures empruntées aux plus viles réalités terrestres (ils eussent ainsi, en effet, [dira-t-on] procuré à nos âmes une plus grande élévation et non point rabaissé les révélations supra-mondaines au niveau de dissemblances déraisonnables, au lieu qu’ils ont eu tort de traiter arrogamment les puissances divines et que peut-être ils égarent notre esprit, fixé de la sorte sur des compositions indignes de leur modèle et prompt à s’imaginer les régions supra-célestes pleines de hordes de lions et de chevaux, d’hymnes mugies, d’oiseaux en ordre de vol, d’autres animaux et de matières plus viles encore, c’est-à-dire tout ce que nous décrivent au risque de nous induire à l’absurde, à l’erroné, au passionnel, les images parfaitement dissemblables que nous présentent effectivement les Dits révélateurs) – la recherche de la vérité manifeste, au contraire, je pense, la très sainte sagesse des Dits, qui a pris parfaitement soin, en attribuant des figures aux esprits célestes, tout ensemble de ne point faire preuve de ce qu’on appellerait de l’arrogance à l’égard des puissances divines et de ne point nous enfoncer passionnément dans la rampante bassesse des images. Qu’on ait eu raison d’attribuer des figures à ce qui est sans figure et des formes à ce qui n’a pas de forme, il ne suffirait pas, pour le montrer, d’invoquer cette disproportion de nos forces qui leur interdit de se hausser directement jusqu’aux contemplations intellectuelles et requiert de nous des élévations appropriées et qui aient de l’affinité avec notre nature, capables par conséquent de nous procurer les figurations qui nous sont accessibles des spectacles sans figure et merveilleux, mais il faudrait dire aussi qu’il convient parfaitement aux Dits mystérieux de cacher sous des énigmes irrévélables et sacrées, et de rendre inaccessible à la foule, la sainte et secrète vérité qui concerne les esprits supramondains. Car tous les hommes ne sont pas saints, et, comme l’enseignent les Dits, tous n’ont pas la science (I Cor., VIII, 7). Mais, si l’on s’en prend aux imageries déraisonnables, disant qu’il est honteux d’appliquer ces images si vulgaires aux dispositions déiformes et très saintes, il faut répondre que la Révélation sacrée se fait selon deux mode :

l’un qui, comme il est naturel, procède au moyen de saintes images façonnées à la ressemblance de leur objet, l’autre qui, recourant à des figurations dissemblables, pousse la fiction jusqu’au comble de l’invraisemblance et de l’absurde. Certes il arrive que les traditions secrètes des Dits révélateurs célèbrent aussi la vénérable béatitude de la Théarchie suressentielle en l’appelant Parole, Esprit et Essence, manifestant [de la sorte] la rationalité et la sagesse qui conviennent à son caractère divin, qu’ils l’appellent réelle et authentique Existence, véritable cause de l’existence de tout être, et qu’ils la figurent comme Lumière et la nomment Vie, les saintes images de cette sorte étant plus vénérables et paraissant en quelque sorte surpasser les fictions matérielles, mais n’étant pas moins incapables d’atteindre à la vraie ressemblance de la Théarchie (car Elle est située au-delà de toute essence et de toute vie, aucune lumière ne la figure, il n’est parole ni esprit qui ne restent incomparablement éloignés de toute ressemblance avec Elle), mais il arrive également que ces mêmes Dits la célèbrent de façon supra-mondaine par des révélations sans ressemblance avec Elle, la qualifiant d’invisible, d’illimitée, d’infinie et usant de termes qui signifient non ce qu’Elle est, mais ce qu’elle n’est point. Je crois en effet, que cette méthode lui convient mieux, puisque, selon la suggestion même de la secrète tradition sacerdotale, nous avons raison de dire que la Théarchie n’existe pas à la façon dont existent les êtres et que nous ignorons son infinité suressentielle, impensable et indicible. Si donc les négations, en ce qui concerne les réalités divines, sont vraies, au lieu que les affirmations sont inadéquates au caractère secret des mystères, c’est plus proprement que les êtres invisibles se révèlent par des images sans ressemblance avec leur objet. Les Dits, par conséquent, rendent hommage aux dispositions célestes et ne les déshonorent aucunement lorsque, dans leurs saintes descriptions, ils les représentent sous des figures sans ressemblance, montrant ainsi qu’elles échappent, de façon supra-mondaine, à tout ce qui est matériel ; que d’ailleurs les images déraisonnables élèvent mieux notre esprit que celles qu’on forge à la ressemblance de leur objet, je ne crois pas qu’aucun homme sensé en disconvienne, car il est naturel que les figurations plus élevées aillent jusqu’à tromper certains, en leur faisant croire que les essences célestes seraient des figures d’or et des hommes luminescents et fulgurants, magnifiquement drapés dans un radieux vêtement, rayonnant un feu qui ne leur cause aucun dommage, et toutes les autres belles images du même type dont a usé la Parole de Dieu pour représenter les esprits célestes. Afin d’épargner ce péril à ceux qui n’ont rien conçu de plus haut que les beautés apparentes, la sublime sagesse des saints porte-parole de Dieu, qui nous fait tendre vers les hauteurs, condescend aussi à [nous proposer] saintement des figures déraisonnables et dissemblantes, sans laisser pour autant notre tendance vers le matériel stagner paresseusement au niveau des viles images, mais en relevant au contraire la partie de l’âme qui tend vers le haut et en la stimulant par la difformité des signes en sorte qu’il ne puisse être ni permis ni vraisemblable même pour qui incline trop au matériel, de croire que les merveilles supra-célestes et divines ressembleraient vraiment à ces images si viles. D’ailleurs il faut songer aussi que rien n’existe qui soit totalement privé de participation au beau, car, comme l’affirme la vérité des Dits, tout était très bon (Gen., I, 31). »

Saint Denys l’Aréopagite, La hiérarchie céleste, Sources Chrétiennes 58, pages 70-80.

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