Hugues de Saint-Victor sur la réalité de l’amour

« Chaque jour nous nous entretenons de l’amour, de crainte que ce soit à notre insu que vienne à scintiller et s’embraser dans nos cœurs la flambée d’un feu, soit totalement dévorant, soit totalement purifiant. De là en effet vient tout ce qui est bien ; et tout ce qui est mal vient de là. L’unique source de l’amour, jaillissant au-dedans, alimente deux courants ; l’un est l’amour du monde : c’est la cupidité ; l’autre, l’amour de Dieu : c’est la charité. Or le cœur humain d’où s’échappe la source de l’amour se trouve entre deux ; la tendance l’emporte-t-elle vers les choses extérieures, on l’appelle cupidité ; dirige-t-il son désir vers les choses intérieures, on le nomme charité. Voilà donc deux courants qui émanent de la source de l’amour : la cupidité et la charité. Et tous les maux ont pour racine la cupidité ; tous les biens, la charité. De là vient donc tout ce qui est bien ; et tout ce qui est mal vient de là. Quoi que ce soit, c’est donc en nous une grande chose, et de là vient tout ce qui vient de nous. Or ce quelque chose, c’est l’amour.

Qu’est-ce que l’amour ? Quelle est l’étendue de l’amour ? D’où vient l’amour ? La parole de Dieu, elle aussi, traite de l’amour. Est-ce que cette matière ne conviendrait pas plutôt à ceux qui font métier de violer la pudeur ? Voyez combien de gens se prêtent volontiers à ses mystères, mais combien peu en parlent en public sans rougir ? Alors, que faisons-nous là ? Peut-être est-ce de notre part une malhonnêteté bien effrontée que de n’avoir pas honte de peindre par écrit l’amour, alors que parfois même les impudiques ne peuvent sans honte le décrire en parole ? Mais autre chose est d’examiner le vice pour l’extirper, autre chose d’exhorter au vice pour désaffectionner de la vertu et de la vérité. Nous, nous examinons et scrutons pour le connaître, et en le connaissant l’éviter, ce qu’eux scrutent pour le connaître, et en le connaissant le réaliser : qu’est ce quelque chose en nous qui disperse ainsi en mille lieux nos désirs et entraîne dans diverses directions notre seul et unique cœur ?

Or nous découvrons que ce n’est rien d’autre que l’amour. Élan du cœur, singulier et unique par nature, il se trouve partagé en son opération : s’il se meut d’une façon désordonnée, c’est-à-dire vers ce qu’il ne faut pas, on l’appelle cupidité ; s’il est ordonné, on le nomme charité. Ce mouvement du cœur, que nous appelons amour, quelle définition lui assigner ? Il nous est bon de l’examiner de plus près, pour que rien ne nous en échappe ni ne reste inconnu, et qu’ainsi nous ne manquions ni à l’éviter quand il est mauvais, ni à le convoiter et à le découvrir quand il est bon : mauvais, il en provient de si grands maux ; bon, il en découle de si grands biens !

Comment donc définir cet amour ? Examinons-le, considérons-le, car l’objet de la recherche est bien caché, et c’est en raison de la profondeur à laquelle il réside que sa domination en bien ou en mal s’exerce à tel point sur le cœur.

L’amour apparaît donc comme étant, et il est en effet, la jouissance que prend le cœur de quelqu’un à quelque objet pour quelque motif. Il est désir en l’appétit, joie en la fruition : désir, il court ; joie, il se repose. En ce point-là réside ta bonté et réside ta malice, ô cœur humain, puisque tu ne tires de nulle autre part d’être bon, si tu es bon, ni d’être mauvais, si tu es mauvais, mais seulement de ce que tu aimes soit bien soit mal ce qui est bon. En effet, tout ce qui est, est bon ; mais si ce qui est bon est mal aimé, il reste bon, mais cela est mal. Ce n’est donc pas celui qui aime qui est le mal, ni ce qu’il aime qui est le mal, ni l’amour duquel il aime qui est le mal : c’est le fait qu’il aime mal qui est le mal, et c’est là tout le mal. « Ordonnez donc la charité », et du coup aucun mal n’existe.

C’est une grande chose que nous voulons mettre en lumière, si du moins nous sommes capables de ce que nous voulons. Le Dieu tout-puissant, qui n’a besoin de rien parce qu’Il est lui-même le souverain et véritable bien – qui ne peut recevoir d’un être étranger rien qui l’accroisse, puisque tout vient de lui -, ni perdre de son propre être rien qui le diminue, puisque tout demeure immuable en lui -, ce Dieu a créé l’esprit raisonnable, par seule charité, sans aucune nécessité, pour le rendre participant de sa béatitude. Or, pour que cet esprit fût apte à jouir d’une si grande béatitude, il a créé en lui l’amour, tel un palais spirituel, la sensibilisant pour ainsi dire par là au goût de la douceur intérieure, afin que par cet amour même il savourât le charme de sa félicité et s’y attachât d’un désir inlassable. Par l’amour donc, Dieu s’est uni la créature raisonnable, afin qu’en lui restant toujours attachée, le bien même qui devait faire sa béatitude, elle l’aspirât pour ainsi dire de lui par l’affection, elle le bût de lui par le désir, elle le possédât en lui par la joie. Aspire, ô avette, aspire. Aspire et bois l’ineffable suavité de ton nectar. Plonge-toi et emplis-toi, car il ne peut venir à manquer, si tu n’en viens pas à te dégoûter. Attache-toi donc et fixe-toi, prends et jouis. Qui goûte à jamais, à jamais aussi sera bienheureux.

N’ayons plus de honte ni de repentir d’avoir parlé de l’amour ; de repentir, quand c’est chose si utile ; de honte, quand c’est chose si honorable. Ainsi donc, c’est par l’amour que la créature raisonnable a été associée à son créateur, et c’est le seul lien de l’amour qui les attache ensemble l’un à l’autre, d’autant plus heureusement que c’est plus solidement. Pour cela, afin que de part et d’autre il y ait société indivise et concorde parfaite, le nœud s’est trouvé redoublé en charité pour Dieu et charité pour le prochain, de façon que par la charité pour Dieu tous soient attachés à un seul, que par la charité pour le prochain tous deviennent entre eux un seul : ce que chacun ne percevrait pas personnellement de cet Un à qui tous se trouvaient attachés, il le posséderait en autrui, par la charité pour le prochain, d’une manière plus pleine et plus parfaite ; le bien de tous deviendrait tout entier celui de chacun.

Qu’est-ce à dire : « Ordonnez la charité » ? Que, si l’amour est désir, il doit courir bien ; que, s’il est joie, il doit se reposer bien. Car l’amour, comme il a été dit, est la jouissance que prend le cœur de quelqu’un à quelque objet pour quelque motif : il est désir en l’appétit, joie en la fruition ; désir, il court ; joie, il se repose ; il court à ceci, et il se repose en ceci. Mais à quoi ? ou en quoi ? Écoutez, si d’aventure nous pouvons l’expliquer, à quoi doit courir notre amour, ou en quoi il doit se reposer.

Il est trois objets que l’on peut bien ou mal aimer : Dieu, le prochain, le monde. Dieu est au-dessus de nous ; le prochain, à côté de nous ; le monde, au-dessous de nous. « Ordonnez donc la charité ». S’il court, que l’amour coure bien ; s’il se repose, qu’il se repose bien. Le désir court ; la joie se repose. De ce fait, la joie est uniforme, parce qu’elle se réduit à l’unité et ne peut varier sous l’effet de la vicissitude, tandis que le désir est affecté par la mutabilité du mouvement et, par suite, ne se réduit pas à l’unité, mais présente des aspects variés. En toute course, en effet, il y a trois données : tel point de départ, tel accompagnement, tel but. De quelle façon doit donc courir notre désir ? – Il y a trois intéressés : Dieu, le prochain et le monde. Qu’à Dieu se réfèrent trois des données ; au prochain, deux ; au monde, une seule ; et voilà la charité ordonnée en notre désir.

L’amour en effet peut, par le désir, courir de façon ordonnée à la fois à partir de Dieu, avec Dieu, vers Dieu. Il court à partir de Dieu quand il reçoit de lui la volonté qui le fait l’aimer ; il court avec Dieu quand il ne contredit en rien sa volonté ; il court vers Dieu quand il aspire à reposer en lui. Voilà les trois données qui se réfèrent à Dieu.

Au prochain, il y en a deux. Car le désir peut courir à partir du prochain et avec le prochain, mais non pas vers le prochain. À partir du prochain, en se réjouissant de son salut et de son avancement. Avec le prochain, en souhaitant l’avoir sur la route de Dieu pour compagnon de voyage et compagnon d’arrivée. Mais non pas vers le prochain, en mettant en l’homme son espoir et sa confiance. Voilà les deux données qui se réfèrent au prochain : à partir de lui, avec lui, mais non pas vers lui.

Au monde, il y en a une seule ; courir à partir de lui, mais non pas avec lui ou vers lui. Le désir en effet court à partir du monde lorsque, après la contemplation extérieure de l’œuvre de Dieu, intérieurement, par l’admiration et la louange, il se tourne plus ardemment vers lui. Il courrait avec le monde si, entraîné par la mutabilité des choses temporelles, soit en se déprimant dans l’adversité, soit en s’exaltant dans la prospérité, il se conformait à ce siècle (Rom., XII, 2). Il courrait vers le monde, s’il voulait se reposer à jamais dans ses jouissance.

« Ordonnez donc la charité », afin que, par le désir elle coure à partir de Dieu, avec Dieu, vers Dieu ; à partir du prochain, avec le prochain, et non vers le prochain ; à partir du monde, mais non avec le monde, ni vers le monde ; et qu’ainsi en Dieu seul elle se repose par la joie. Voilà la charité ordonnée, et en dehors d’elle, tout ce qui se fait n’est pas charité ordonnée, mais cupidité désordonnée.

Hugues de Saint-Victor, Six opuscules spirituels, Sources Chrétiennes 155, pages 83-93.

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