Instruction du Saint-Office « Inter Mala » (3 mai 1927) sur la littérature mystico-sensuelle

L’instruction du Saint-Office Inter Mala en date du 3 mai 1927, sur la littérature mystico-sensuelle, est bien méconnue. Il serait pourtant bon de la diffuser quand on voit la publicité accordée à des gens comme Charles Péguy, Léon Bloy, Paul Claudel, Léon Daudet, etc. On pourrait presque considérer ce document comme l’« acte 2 » de la condamnation de l’Action Française.

INSTRUCTION DU SAINT-OFFICE DU 3 MAI 1927

INTER MALA

EN INTÉGRALITÉ ET EN VERSION FRANÇAISE

Le texte latin est consultable dans les Acta Apostolicae Sedis, 1927, pp. 186-189.

Texte également présent dans l’étude (aux pages 20-28 du fichier) L’instruction de 1927 sur la littérature mystico-sensuelle, Jean-Baptiste Amadieu. C’est un travail historiographique très intéressant.

« Parmi les maux les plus funestes de notre époque qui subvertissent complètement la doctrine chrétienne sur les mœurs et nuisent beaucoup aux âmes rachetées par le précieux sang de Jésus-Christ, il faut compter au premier chef le genre d’écrits qui se complaît dans la sensualité et la passion ou même dans une sorte de mysticisme lascif. Cette catégorie est principalement illustrée par des romans, des nouvelles, des drames, des comédies, écrits dont notre temps est incroyablement fécond et qui sont chaque jour davantage diffusés abondamment partout.

Or ces fictions de l’esprit, dans lesquelles tant de personnes, mais surtout les jeunes se font prendre tout entiers, si elles restaient dans les limites de la pudeur et de l’honnêteté qui pourtant ne sont pas bien étroites, pourraient non seulement distraire sans péché, mais encore être utiles à la formation des mœurs du lecteur.

Mais, en vérité, on ne saurait assez déplorer, comme cela a été dit, qu’il existe une très grave perte pour les âmes par suite de l’affluence des livres dans lesquels, avec une grande séduction, on trouve autant d’inepties que de scandales.

En effet, la plus grande partie des auteurs de ce genre dépeignent des faits impudiques avec les images les plus brillantes, et racontent les pires obscénités tantôt à mots couverts, tantôt explicitement et avec impudence, faisant fi de toute règle de chasteté ; ils détaillent par une analyse subtile les vices charnels, même les pires, et les embellissent de tous les éclats et séductions du discours, au point qu’il ne reste plus rien dans les mœurs qui ne soit violé.

Il n’est personne qui ne voie combien tout cela est pernicieux, surtout pour les jeunes gens chez qui la chaleur de l’âge rend plus difficile la continence.

Or ces livres, souvent peu épais, sont mis en vente à bas prix dans les librairies, le long des rues, sur les places des cités et dans les gares de chemin de fer et ils parviennent avec une étonnante rapidité dans toutes les mains et entraînent les familles chrétiennes dans de grandes crises souvent funestes.

Qui ignore en effet que les textes de ce genre excitent violemment les phantasmes, qu’ils allument puissamment un désir sans mesure et attirent le cœur dans le fumier de la licence ?

Dans d’autres histoires d’amour, des choses bien pires sont habituellement publiées par ceux qui – il est horrible de le dire – ne craignent pas d’embellir la pâture d’une sensualité maladive avec des choses sacrées, mêlant des amours impudiques avec une certaine piété envers Dieu et un mysticisme religieux tout à fait faux : comme si la foi pouvait composer avec l’indifférence à l’égard des droites règles de vie, voire avec leur désaveu tout à fait impudent, et comme si la vertu de religion pouvait s’associer à la dépravation des mœurs.

Au contraire, il est irréfutable qu’une personne ne peut obtenir la vie éternelle si, bien qu’elle croie, même fermement, aux vérités divinement révélées, elle ne garde pourtant pas les préceptes donnés par Dieu, parce qu’il ne mérite pas même le nom de chrétien, l’homme qui, ayant professé sa foi dans le Christ, ne marche pas sur les traces du Christ : « la foi sans les œuvres est morte » (Jacques, 2, 26) et notre Sauveur nous a avertis : « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent « Seigneur, Seigneur » qui entreront dans le royaume des cieux, mais c’est celui qui fait la volonté de mon père qui est dans les cieux, qui entrera dans le royaume des cieux » (Matthieu, 7, 21).

Mais que personne ne nous oppose l’argument suivant : dans la plupart de ces livres, on trouve des beautés et des ornements du discours vraiment louables, une psychologie conforme aux découvertes actuelles y est exposée avec éclat ; et les voluptés lascives du corps y sont réprouvées pour la raison qu’elles sont décrites telles qu’elles sont, bien repoussantes, ou pour la raison qu’elles sont parfois montrées liées à des angoisses de conscience, ou encore pour la raison qu’on y révèle avec quelle
fréquence les jouissances les plus honteuses sont, à leur fin, dominées par la désolation
d’une sorte de pénitence.

En effet, ni l’élégance de l’écriture, ni la science médicale ou philosophique – à supposer qu’elles se rencontrent dans ce genre de littérature – ni aucune intention de l’auteur, quelle qu’elle soit, ne peuvent jamais éviter que les lecteurs dont la fragilité est généralement grande comme est grande aussi leur propension à la luxure par suite de la corruption de leur nature, progressivement pris dans des filets par les appâts de ces pages impures, ne soient pervertis dans leur esprit et dépravés dans leur cœur ; qu’ayant abandonné la maîtrise de leur cupidité, ils ne tombent même dans des crimes de tout genre et, fatigués de leur vie même, entièrement remplie de faits sordides, n’en viennent à se faire périr – ce qui n’est pas rare.

Du reste, que le monde qui recherche son bien jusque dans le mépris de Dieu, se plaise à ces livres et qu’il les répande, cela n’a rien de surprenant ; mais il est particulièrement regrettable que des auteurs qui se flattent du nom de chrétien consacrent du temps et des soins à des ouvrages aussi funestes.

Est-il possible qu’étant opposé aux principes moraux de l’Évangile, l’on adhère à Jésus Christ – béni soit-il – qui donna à tous le précepte de crucifier sa chair avec ses vices et ses concupiscences ? « Si quelqu’un veut venir à ma suite, dit-il, qu’il se renie lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » (Matthieu, 16, 24.)

Par ailleurs, nous voyons des auteurs, et non en petit nombre, en venir à ce point d’audace et d’impudence qu’ils diffusent dans leurs livres ces vices que l’Apôtre interdit aux chrétiens ne serait-ce que de les nommer : « Que la fornication et toute impureté… ne soient pas même nommées parmi vous, ainsi qu’il convient à des saints » (Éphésiens, 5, 3).

Que ces littérateurs apprennent une bonne fois pour toutes qu’ils ne peuvent pas servir deux maîtres, Dieu et la sensualité, la religion et l’impureté. « Qui n’est pas avec
moi, a dit le Seigneur Jésus, est contre moi » (Matthieu, 12, 30). Ils ne sont certainement pas avec Jésus-Christ, les écrivains qui, par de sordides descriptions, dépravent les bonnes mœurs, lesquelles sont les fondements les plus authentiques de la
société civile et familiale

C’est pourquoi, ayant bien considéré les ordures de cette littérature lascive qui inonde chaque année plus largement presque toutes les nations, notre Sacrée et Suprême Congrégation du Saint-Office préposée à la sauvegarde de la foi et des mœurs, avec l’autorité apostolique et au nom de Notre Très Saint Seigneur Pie XI, pape par la Providence divine, mande à tous les Ordinaires des lieux qu’avec tous les moyens qu’ils ont à leur disposition, ils s’efforcent de porter remède à un mal si grand et si présent.

Il est certainement du ressort de ceux qui ont été placés par l’Esprit-Saint pour gouverner l’Église de Dieu de veiller avec discernement et soin sur tout ce qui est imprimé et édité dans leurs diocèses.

Or il n’échappe à personne que les livres qui aujourd’hui sont diffusés dans le monde entier sont beaucoup trop nombreux pour pouvoir être soumis à l’examen du Siège Apostolique. Aussi Pie X, de sainte mémoire, par son motu proprio Sacrorum Antistitum at-il promulgué l’édit suivant : « Tous les livres pernicieux qui sont offerts à la lecture, dans chacun de vos diocèses, efforcez-vous avec courage de les bannir en utilisant au besoin un interdit solennel. En effet, même si le Siège Apostolique consacrait tout son travail à éliminer les écrits de ce genre, leur nombre est devenu si grand que ses moyens seraient tout juste suffisants à les noter tous. C’est pour cette raison qu’il arrive que l’on prépare parfois le remède trop tard, lorsque le mal a eu un trop long délai pour se développer. »

Et, à vrai dire, la majeure partie des volumes et des opuscules de ce genre, bien que tout à fait pernicieux, ne pourront pas être frappés par une censure nominative de notre Suprême Congrégation. C’est pourquoi les Ordinaires, s’appuyant sur le canon 1397, § 4 du Code de droit canonique, en vertu d’une décision personnelle ou par celle des Conseils de vigilance que le même Souverain Pontife a institués par sa lettre encyclique Pascendi dominici gregis, auront le souci de remplir avec zèle et empressement cette charge très solennelle, et n’omettront pas de signaler à temps, dans leurs publications diocésaines, ces livres comme condamnés et absolument nuisibles.

En outre, qui ignore que l’Église a déjà décidé, par une loi générale, que tous les livres infectés de dépravation qui offensent l’intégrité des mœurs à dessein ou expressément seraient tous considérés comme interdits, de la même manière que s’ils avaient été mis à l’Index librorum prohibitorum ? Il s’ensuit que ceux qui, sans la permission obligatoire, lisent des livres indubitablement lascifs, même si ceux-ci n’ont pas été nommément condamnés par l’autorité ecclésiastique, commettent un péché mortel.

Et, puisque sur ce point d’une très grande importance, des opinions fausses et fatales se répandent chez les fidèles chrétiens, que les Ordinaires des lieux veillent, dans leurs instructions pastorales, à ce que les curés tout d’abord et ceux qui les aident y portent leur attention et en temps opportun en instruisent les fidèles.

De plus, que les Ordinaires ne manquent pas de signaler les livres qui, nommément selon les besoins de chaque diocèse, sont prohibés par ce même droit.

Et s’ils pensent pouvoir écarter plus efficacement et plus rapidement les fidèles d’un livre donné s’ils le condamnent par un décret particulier il convient qu’ils utilisent pleinement leur propre droit comme, lorsque le réclamaient les causes les plus
importantes, le Saint-Siège lui-même en a eu la coutume, selon les prescriptions du canon 1395, § 1 du Code de droit canonique : « Le droit et le devoir de prohiber des livres pour une juste cause est non seulement celui de l’autorité ecclésiastique suprême pour l’ensemble de l’Église, mais aussi celui des conciles particuliers et des Ordinaires des lieux pour les personnes qui leur sont soumises. »

Enfin, notre Suprême et Sacrée Congrégation ordonne à tous les Archevêques, Évêques, et autres Ordinaires des lieux de rendre compte au Saint-Office, à l’occasion des rapports diocésains, de tout ce qu’ils ont décidé et exécuté contre les livres lascifs. »

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